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Accueil > L'actualité > A l'affiche > Chantal, esclave en France

Le calvaire de Chantal, esclave moderne, raconté par Marion Van Renterghem dans Le Monde

La justice avait relaxé le couple qui exploitait la jeune femme et sa soeur. Après treize ans de procédure, accompagnée par le Comité contre l'esclavage moderne, la Cour Européenne des Droits de l'Homme a condamné la France le 11 octobre 2012.

  "Elle s'est refait une vie presque sans histoires. Un métier, un mari, deux enfants, une maison en bord de route dans un petit village paisible à quelques kilomètres du château de Chambord (Loir-et-Cher). Elle le répète souvent dans la conversation, comme un signe qu'elle n'en est pas convaincue : " Ça va, maintenant. J'ai un métier, un mari, deux enfants, une maison... J'ai 34 ans, je commence à vivre. " Mais depuis l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), jeudi 11 octobre, Chantal Nsamirizi pleure sans cesse...

Cet arrêt condamne la France pour n'avoir pas mis en place un "cadre législatif et administratif permettant de lutter efficacement contre la servitude et le travail forcé". Au terme d'années de procédures et d'un feuilleton judiciaire chaotique, il donne raison à Chantal et à sa jeune soeur, deux orphelines tutsi originaires du Burundi, "esclavagisées" pendant près de quatre ans à Ville-d'Avray (Hauts-de-Seine) par leur tante et par leur oncle, Gabriel Mpozagara, alors ambassadeur à l'Unesco. Au-delà de leur cas, l'arrêt souligne l'invraisemblable persistance d'un esclavage domestique en France et la légitimité d'une association aussi minuscule qu'obstinée : le Comité contre l'esclavage moderne, fondé en 1994 par les journalistes Sylvie O'Dy et Dominique Torrès. "Je n'ai peut-être pas souffert pour rien", murmure Chantal.

Dans sa cuisine clinquante, Chantal Nsamirizi regarde droit devant elle. Elle est serveuse à temps partiel dans une cantine. Elle a rencontré son mari, issu d'une famille de musiciens d'origine russe, quand il faisait du bénévolat dans un foyer qui l'avait accueillie. Il possède une société d'auto-école à Drancy (Seine-Saint-Denis), là où ils habitaient avant que ne se présente l'opportunité d'acheter leur maison à Huisseau-sur-Cosson. Elle a toujours étouffé ses années de souffrance.

"J'AI UNE BOULE COINCÉE LÀ QUI NE PART JAMAIS"

Au village, personne ne sait d'où vient la joyeuse Chantal. On ne connaît d'elle que son sourire et sa manière bien à elle de semer la gaieté. Elle n'a rien dit de son passé à tous ses voisins qui ont table ouverte chez elle. Mais l'arrêt de la CEDH "a fait tout remonter". "J'ai une boule coincée là qui ne part jamais", dit-elle.

Ses parents possédaient quelques terres au Burundi. Ils cultivaient les haricots, le maïs, les cacahuètes. Chantal et ses quatre jeunes soeurs les aidaient en rentrant de l'école. Ils étaient heureux. En 1993, sa tante Candide, mariée à un diplomate de l'Unesco, lui propose, moyennant salaire, de travailler chez elle, à Ville-d'Avray. Chantal a 15 ans quand elle arrive dans la luxueuse et spacieuse maison qu'elle s'apprête à briquer. La guerre civile qui déchire son pays lui échappe. Les Hutu assassinent à coups de machette son père, sa mère, ses cousins. "Sachez que vous n'avez plus de parents, c'est fini", lui dit la tante. L'une des soeurs de Chantal, qui refuse de donner son prénom, est hébergée dans la maison de Ville-d'Avray.

Les filles sont chargées des tâches domestiques et serviles, logent dans une cave sans chauffage ni fenêtre à côté d'une chaudière bruyante, sous le fil où pend le linge mouillé. Des coups de balai leur rappellent qu'il est interdit de dormir quand les maîtres veillent. Elles ne dorment plus. Elles se lavent avec un seau d'eau au-dessus de toilettes à la turque insalubres. L'aînée est couverte de boutons qui se sont transformés en plaies purulentes qu'elle ne peut soigner.

JETS D'ASSIETTES ET BRÛLURES AU FER À REPASSER

Elles cuisinent des mets succulents pour la famille et se contentent de pâtes à l'eau une ou deux fois par jour. La cadette doit se rendre à pied au collège situé à 5 kilomètres, à Versailles, l'estomac vide. Chantal travaille à la maison, encaisse les jets d'assiettes et les coups de balai. Elle porte sur le bras la trace du fer à repasser brûlant que lui a jeté sa tante. Le mari et leurs sept enfants encouragent passivement.

Elles n'osent pas résister ni fuir. Chantal ne parle que le kirudi. Elle croit sa tante, qui se targue d'une surpuissance due au statut de diplomate et qui les menace de les renvoyer au Burundi pour se faire déchiqueter. Il faut des années avant qu'une camarade de classe de la cadette, inquiète de sa maigreur, l'oriente vers l'association Enfance et Partage. Le 4 janvier 1998, les soeurs s'enfuient enfin. Sylvie O'Dy et Dominique Torrès convainquent Federico Mayor, alors directeur général de l'Unesco, de lever l'immunité diplomatique de Gabriel Mpozagara.

Suivent des années de procédure. Une information judiciaire est ouverte en 1999 contre les époux Mpozagara. En 2007, le tribunal correctionnel de Nanterre les déclare coupables pour hébergement et conditions de travail incompatibles avec la dignité humaine. Mme Mpozagara est également reconnue coupable de violences aggravées. En 2009, la cour d'appel de Versailles relaxe le couple et ne retient que les faits de violence aggravée imputés à l'épouse. En 2010, la Cour de cassation rejette le pourvoi formé par les deux soeurs.

La cour de Strasbourg affirme qu'il y a eu violation de l'article 4 de la déclaration universelle des droits de l'homme, qui stipule que "nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude". L'Etat est condamné à verser 30 000 euros à la jeune femme. Chantal n'en finit pas de sangloter. "Avec ça, les gens sauront un peu ce qui se passe sur la Terre en cachette", dit-elle doucement.



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